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Synthèse historique sur l'avènement du travail comme valeur centrale


 

Les sociétés occidentales sont fondées sur le travail. Travail est un fondement du lien social, il détermine la place de chacun, il continue d’être le principal moyen de subsistance.

 

Dans les sociétés modernes :

le travail détermine une activité productive, le travail rémunéré, (ie. l’emploi : un ensemble de tâches définies dans le cadre d’une certaine organisation du travail.)

Travailler est une norme.


Le travail comme valeur centrale peut être considéré comme un « accident de l’histoire ».

Dans tous les cas,  il est loin d’être une constante dans la tradition occidentale.

 

Il est illusion de penser  que de tout temps la signification actuelle : effort, contrainte, transformation créatrice, utilité…. s’est imposée.

 

Le travail occupait une place secondaire dans les sociétés anciennes.


Le concept de travail : conglomérat de couches issues des différentes dimensions dont il était affublé au fil des époques qui se sont succédées.

 

Cet héritage de significations explique la polysémie du terme et la difficulté à en donner une définition simple.

 

LES SOCIETES NON FONDEES SUR LE TRAVAIL


Les sociétés précapitalistes

 

Les sociétés primitives sont des exemple de sociétés non structurées par le travail.

Le travail n’est pas au centre des représentations que la société se fait d’elle-même.

Il n'y a pas de logique d’accumulation, d’échange au-delà de la nécessité et de la satisfaction de ses besoins propres.

Les faits sociaux qui structurent ces sociétés ne sont pas économiques. Ils font intervenir les liens de sang, les symboles, relations avec la nature, …


Influence de la conception grecque

 

En Grèce : il y a des métiers, des activités, des tâches.  LE travail n’est pas une fonction unique.

Distinction : tâches pénibles (penos)  et tâches nobles (ergon : œuvre).

 

Ce n’est pas du travail que naît le lien social mais du politique.

 

La bonne vie pour les grecs, c’est à l’instar des dieux disposer de la scholé : loisir de se consacrer aux arts, à la philosophie et à la pratique de la délibération dans l’espace public.

Cf. Platon et Aristote : se libérer de la nécessité pour se consacrer aux activités libres. Le travail use le corps, asservit celui qui doit vendre des produits…

 

« L’homme laborieux accomplit son labeur en vue de quelque chose qu’il ne possède pas mais le bonheur est une fin qui ne s’accompagne pas de peine mais de plaisir. » Aristote, La Politique, livre VIII, chap III.


De l’Empire romain jusqu’au Moyen Age

 

Le mépris du travail est également fort chez les romains et toute société d’ordres et de castes.

 

Le travail n’est pas encore considéré comme un moyen de renverser les barrières sociales et d’inverser les positions acquises par la naissance.


Né de la faute originelle, le travail est une nécessité « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » mais aussi un moyen de racheter sa faute et d’échapper à l’oisiveté, mère de tous les vices.

 

L’idée de considérer le travail comme une punition divine tout comme l’interprétation de la Création de la Genèse : comme une œuvre et un travail divin (sous tend l’idée qu’un Dieu travaille pendant 6 jours et se repose le 7e jour ) est une interprétation qui se forge au fil des siècles et culmine au XIXe siècle.

 

St Augustin développe une certaine dignité du travail qui permet une vie décente. Cf. Bénédictins, ordre fondé sur la prière et le travail.

 

St Thomas d’Aquin produit la philosophie officielle de l’Eglise : 4 finalités du travail :

 

  • Assurer la subsistance
  • Supprimer l’oisiveté
  • Réfréner les mauvais désirs
  • Faire l’aumone

 

Pour l’Eglise : le travail est une nécessité. Il acquiert une dimension morale mais n’est pas valorisé : mépris du gain expliqué par le désintérêt issu de l’influence de la religion : car l’essentiel est dans l’au-delà et non ici bas.


Le mouvement de la réforme est un moment important de valorisation du travail et de changement des mentalités. La réforme réprouve les ordres purement contemplatifs. Elle nourrit le passage de la valeur morale du travail à l’éthique du labeur.

 

L’enrichissement est légitime s’il n’a pas pour objet la jouissance personnelle des biens matériels. Travail et ascétisme concourent à l’accroissement des richesses matérielles et célèbrent la puissance divine sur terre. LE travail permet l’enrichissement et l’émancipation individuels en augmentant les richesses collectives.

Cf. Weber dans l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme : Le travail constitue le but même de la vie.  Gaspiller son temps est le plus grave de tous les péchés.


GENESE DES SOCIETES FONDEES SUR LE TRAVAIL


XVIIIe : Adam Smith : Le travail, facteur de production

 

L’invention du travail comme activités source de revenus puis activité productive s’opère entre le 18e et 19e siècle.

Cf. Adam Smith réalise un changement de perspective en révélant la puissance productive de la division du travail. «le travail est la mesure relative échangeable de toutes marchandises. » La valeur des choses est dans le travail nécessaire à la production des choses. Le travail devient la clé de l’autonomie de l’individu.

 

Energie propre à chacun qui permet d’améliorer l’état naturel. Cf. Locke.

Le 18e voit l’invention du concept de travail comme ce qui produit de la richesse mais l’activité en elle-même n’est pas valorisée.


XIXe : Le travail essence de l’homme ou source de son aliénation ?


Au 19e siècle avec les penseurs allemands, le mythe du travail épanouissant naît : le travail devient une liberté créatrice permettant de transformer le monde.

 

  • Hegel : le travail permet à l’homme d’échapper à son état de nature et de réaliser son humanité. Hegel privilégie tout de même le travail de l’esprit. Travailler pour Hegel c’est aussi faire des œuvres d’art, inventer des institutions politiques, …cela concerne toutes les sphères de la vie.
  • Marx réduit cette définition  à l’activité de production : le travail appartient à l’essence de l’homme. C’est le moyen d’affirmer son existence (ce qui le différencie de l’animal). L’homme devient ce qu’il est par le travail. Il lui permet de se révéler à soi même (construction personnelle), de révéler sa sociabilité (construction du lien sociale), transformer le monde.

 


Cependant instrumentalisation du travail est source d’aliénation : l’ouvrier vend sa force de travail à un autre qui l’exploite. L’ouvrier devient étranger au produit de son travail. Le travail cesse d’être une activité libératrice.  La division du travail capitaliste s’ancre dans des rapports antagonistes, repose sur l’exploitation économique et la domination sociale. Le rapport salarial est un rapport de force de l’entreprise. Le lieu où naissent les conflits pour le partage de la plus-value.


XXe : le travail, une activité distinctive et fondamentale de l’homme


Le concept de travail est une accumulation de  3 dimensions du travail :

 

 

  • le travail comme facteur de production,
  • le travail comme essence de l’homme
  • et comme système de distribution des revenus des droits et des protections.

 

Avoir un emploi aujourd’hui // fonctions assurées sous l’ancien régime, avoir un état càd occuper une fonction sociale reconnue et cadastrée. Cf : pour désigner les personnes sans emploi : sont sans état. On parle « d’inactifs ».

 

Le travail souvent considéré comme le « grand intégrateur » : pivot autour duquel s’ordonne la construction de soi. Le travail demeure le principal vecteur de l’intégration sociale (cf. DURKHEIM) et l’un des principaux canaux de libérations de tutelles traditionnelles, familiales, sociales. Sa perte conduit à des blocages identitaires qui nuisent à l’investissement dans d’autres formes d’activités.

 

Le travail apporte la reconnaissance sociale, le revenu permettant à chacun de s’inscrire dans les normes de la consommation et par là même de s’insérer dans la vie sociale, la structuration des temps, la construction d’un moi social…

 

Selon Schnapper (Contre la fin du travail, gallimard, « textuel », 1997) : le citoyen moderne acquiert sa dignité en travaillant.


CCL: Naissance de la valeur travail

Au fil du temps : le travail d’un individu n’est plus le travail particulier d’un producteur mais une partie du travail collectif. Il s’abstrait de la singularité pour participer au travail social en général.

 

L’approfondissement des échanges marchands, le développement du salariat, la division du travail et du machinisme contribuent au basculement du travail concret en travail abstrait.

 

Avec Marx : la valeur travail acquiert le plus haut degré d’abstraction : la valeur se rapporte à la « dépense de la force de travail. » une part de la valeur crééé par l’ouvrier lui échappe : la plus value à l’origine de l’accumulation capitaliste.


QUELLE PERCEPTION DU TRAVAIL AUJOURD’HUI ?


CONSTAT :

 

 

  • Fragilisation du statut du salariat : est un facteur de fragilisation du lien social et d’exclusion. Fragilisés dans leurs emplois, les salariés ont du mal à se projeter dans l’avenir et à s’investir dans le politique, les syndicats. L’intensification du travail a des csq néfastes sur les individus : souffrance et violence dans les relations au travail.

  • Travail en miettes (division du travail poussée à l’extrême), travail contraint : Homme réduit à une machine.

Conséquences néfastes également lorsque l’emploi est  ressenti comme une contrainte, il est instrumentalisé come moyen pour gagner sa vie.

La fatigue mentale et physique rejaillit sur le temps de loisir, la participation à la vie familiale, la capacité à étendre ses réseaux de connaissance…

 

  • Involution du  temps de travail, depuis 2002 par rapport au mouvement d’abaissement de la durée du travail : on revient sur la loi des 35h,  intention de légiférer une négociation entreprise par entreprise, recul de l’âge de la retraite…

 


REFLEXIONS :


Fin du travail ?

 

Au milieu des années 90 : vif débat avec l’idée que l’âge d’or du travail était derrière nous, la société s’acheminait vers la fin du salariat et de la centralité de la valeur du travail. Ce débat est dépassé aujourd’hui. Mais à noter :

 

 

  • la thèse de Rifkin sur la fin du travail
  • les théories libérales sur  la fin de la société salariale

Différentes théories libérales : William Bridges, La conquête du travail, 1995,
Robert Castel : Les métamorphoses de la question sociale, fayard, 1995

  • Le rapport Boissonnat et ses influences dans les initiatives de réformes du gouvernement depuis une décennie.
Dans son rapport, le travail dans 20 ans, Boissonnat défend : nécessité d’introduire plus de flexibilité, de promouvoir le statut de travailleur indépendant, de remplacer le contrat salarial par le contrat commercial. Il admet le bien fondé des garanties sociales.
Selon lui, le contrat d’activité (remplacerait le contrat de travail) répond à l’exigence de l’entreprise d’avoir plus de souplesse et à l’exigence des individus d’avoir plus d’autonomie, plus de continuité dans leur parcours.
Ce contrat d’activité a été le point de départ de plusieurs propositions gouvernementales avortées à ce jour : le CNE en 2005 pour les entreprises de 1 à 20 salariés, celle du Contrat Première Embauche en 2006, le contrat de travail unique ou universel avancé par Sarkozy : toutes sont issues de tentatives gouvernementales.

 


Travailler est ce dans la nature humaine ?

 

Aujourd’hui débat revient sur l’idée qu’il faut relativiser la place du travail, affirmer que le travail n’est pas notre seul destin, sont les signes d’appel récurrents à réhabiliter la valeur du travail.

 

Nécessité de rééquilibrer les différentes de la vie sociale, de repenser les temps et les rôles sociaux dans la famille même si le travail et l’emploi demeure la norme reconnue, le moyen le plus sûr de s’assurer une place, d’échapper au sentiment d’être inutile au monde.


Cf. ARENDT, dans la condition de l’homme moderne : « 3 dimensions de la vie active de l’homme : le travail, l’œuvre et l’action. » Le fait pour le travail de tendre à occuper tout le champ de la vie active est facteur de mutilation et de rabougrissement de l’homme. Réduit les activités sociales comme l’action publique à un travail. Place doit être faite à la parole et à l’action sans qui une vie n’est plus celle humaine.


GORZ : Aliénation du travail dans une société centrée sur l’accumulation marchande. Précarité de plus en plus grande du travailleur. Distinction du travail hétéronome (activités réalisées sous la contrainte d’une organisation pré-établie) et travail autonome (libre exercice par chacun de ses activités) ; L’homme ne se réalise que dans le travail autonome.


MEDA : « le travail n’est pas un fait de la nature »

Les temps sociaux pourraient se partager entre différents types d’activités d’égale dignité : celles liées à la culture et à la formation personnelle, les activités relationnelles (familiales, amicales…), les engagements collectifs (politiques et associatifs), les activités de production (le travail au sens strict). L’individu se réaliserait dans la diversité de ces activités. Le chômage pourrait être une opportunité à saisir pour réenchanter d’autres activités et relativiser la valeur-travail et la place centrale qu’elle occupe dans nos sociétés.


Alain SUPIOT : un vrai statut de travail est la participation au monde mais aussi une disponibilité au monde.








 

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