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Travail et cinéma



En 1895, les frères Lumière tournent "La sortie de l'usine Lumière à Lyon". 45 secondes de film qui inaugurent la naissance du cinéma, et la caméra reste aux portes de l'usine. Une peu de la même manière, le cinéma va se montrer très réticent à filmer, en intérieur et en gros plan, le monde du travail.

 

D'emblée on pourra s'interroger sur cette quasi-absence du travail au cinéma : peur des stéréotypes, craintes des discours politiques, difficultés des mises en scène, désir d'évasion du quotidien, etc.

 

Malgré tout, avec la capacité continuelle du cinéma à subvertir et créer des genres, est apparue la veine des « films sociaux », dont Ken Loach et Laurent Cantet sont les maîtres et où l'on trouvera certainement les réflexions les plus poussés sur le travail.

 

On pense également à de nombreux documentaires, ceux de Depardon ou de Klein par exemple.

 

Néanmoins, au-delà des interrogations sociales, et même sociologiques, sur le travail, il importe surtout d'examiner comment le cinéma filme le travail.

 

Certains cinéastes, parmi les plus importants, s'y sont essayés et pourront nous éclairer. On s'attardera donc sur quelques grands films qui ont osé pousser les portes de l'usine.

 

 

Les Temps modernes (1936)

 

Incontestable chef d'œuvre de Chaplin, on ne peut oublier les scènes hilarantes d'un Charlot en prise avec des clés à molettes géantes, poursuivit par sa main devenue un objet mécanique, et en difficulté avec son propre déjeuner.

 

Le point de vue sur la mécanisation du travail est acerbe, Chaplin voit juste.

 

Le rire est ici salvateur. Néanmoins, le propos porte moins sur le travail lui-même que sur la misère et ses conséquences humaines, réflexion chère au maître du muet. Les chaînes de montage ont donc valeur d'exemple, mais quel exemple !


Playtime (1967)

 

Si Chaplin s'intéresse aux gestes, Jacques Tati s'applique à rendre compte des bruits du travail.

 

Perdu dans un dédale de bureaux puis dans un salon des inventions, Monsieur Hulot se promène parmi les conversations téléphoniques, les cliquetis des appareils, le brouhaha venu des open space. Mais, et c'est toute l'ironie, dans cet univers, les portes ne font plus de bruit et ne peuvent pas être claquées.

 

Le génie de Tati s'exprime donc dans la multitude et la justesse de ces sonorités qui donnent d'elles-mêmes toutes la force critique que Tati veut insuffler à sa vision du monde moderne. De belles scènes sur le monde de l'entreprise également dans Mon oncle et dans Traffic.

 

 

Humain, trop humain (1972)

 

Cinéaste par excellence de la bourgeoisie française d'après-guerre, Louis Malle troque sa casquette de metteur en scène pour celle de documentariste lorsqu'il veut saisir ce qui fait l'essence du monde populaire.

 

Dans ce documentaire, pas de commentaire, c'est le bruit de fond de l'usine qui parle. Au beau milieu du film, la parole soudain abonde et se déchaîne sur le stand Citroën du salon de l'auto. Acheteurs et vendeurs se succèdent dans une cohue frénétique, dans un flot interrompu de slogans, questions et réponses toute faite qui disent toute la folie du monde consumériste.

 

En début et en bout de chaîne : l'usine, ou plutôt l'ouvrier. Louis Malle, presque fasciné, saisit la répétition des gestes, la précision, et la concentration des centaines d'ouvriers des chaînes de montage de l'usine Citroën.

 

Il multiplie les gros plans sur les mains, les pieds, les yeux, et les visages. L'ouvrier ne serait-il qu'un corps ? C'est la mécanisation du travail qui veut ça, mais il y a la complicité entre les équipes de relève, le flirt à la pause-café, le rire des hommes.

 

Le plus saisissant est cette partie de cache-cache instaurée par l'oeil du cinéaste. La caméra se cache derrière les machines, les grilles, les instruments, elle épie et elle a honte d'elle-même.

 

En catimini, Louis Malle nous fait sentir la fatigue, la lassitude, la solitude de l'homme au travail.

Lentement, le spectateur se sent à son tour submergé, abattu par la répétition absurde, le silence, l'enfermement, et, à moitié assommé, il sent en lui le goût de la révolte.


La part animale (2006)

 

Cette fois, un film bavard. Etienne travaille dans une usine de reproduction de dindons quelque part dans la campagne française où il vit avec sa jeune femme et son fils. Sébastien Jaudeau ne pose pas seulement l'exploitation agricole comme toile de fond de son film.

 

Il mène une véritable réflexion sur les liens d'abord flexibles, puis poreux, et finalement dangereux entre vie privée et vie d'entreprise.

 

Les dîners avec le patron sont éloquents, les scènes sur les relations de couple sont aussi sincères que violents. Car il s'agit bien de violence, une violence qui s'infiltre depuis le milieu glacial et sauvage de l'élevage de dindons à l'appartement ouaté de la famille.

 

Comme Louis Malle, il interroge les épreuves subies, comme les résistances acquises, de l'humain face à la déshumanisation et la brutalité au travail.

 

Petit à petit, Etienne se sent devenir non seulement dindon (le dindon de la farce), mais animal. Il interroge son désir, sa capacité à sentir et à ressentir, comme si, avec ce travail, il était devenu moins homme.


Quelques titres pour le cinéma « social » : The Rank and the File (1971) et Riff Raff (1991) de Ken Loach ; Ressources Humaines (1999) et L'emploi du temps (2001) de Laurent Cantet.


Quelques titres pour le cinéma documentaire : Salesman (1968) des frères Masley sur les vendeurs de bible voyageant à travers l'Amérique, le chef d'oeuvre des documentaires ; The Take de Avi Lewis et Naomi Klein (2004) sur la réappropriation des usines par les ouvriers en Argentine après la crise qui ébranla le pays.

 

 

 

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Commentaires (1)
le plaisir
1 Samedi, 27 Mars 2010 01:22
jedeons
tout cela est fort interessant mais pourquoi ne parlez vous pas du plaisir du travail quand il est bien fait, quand on aime travailler. quels sont les mécanismes psychologiques qui font qu'on aime son travail ?