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Commententaires ( Ne pas toucher )

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Le temps dans la matière


Le temps dans la matière Je suis designer de vêtements et, devant me consacrer à plusieurs métiers induits par cette activité, la notion de temps revêt pour moi un sens multiple: le temps de la création, le temps de la production, le temps de la communication et de la vente, liés entre eux par le rythme des saisons. Par ailleurs, deux voyages récents en Indonésie ont été pour moi l’occasion d’entrer en contact avec une autre temporalité de la matière par le biais des batiks traditionnels (tissus teints manuellement avec la technique de réserve à la cire). Riche de mon expérience et de ma sensibilité aux fibres textiles, cette rencontre a été pour moi un éveil qui m’a autant appris sur ce que j’avais entre les mains là-bas: des textiles «lents», (élaborés au cours de 2 à 6 mois de travail chacun), que sur ma pratique basée à Paris ( deux collections de prêt-à-porter par an en plus d’ interventions artistiques ponctuelles). J’aimerais ici partager ma conception du temps «inscrit dans la matière». Peur et désir, effroi et émerveillement Dans l’acte de création, (qui dans ma pratique passe par la transformation de la matière, le tissu en particulier), il y a un mouvement provoquant l’apparition de quelque chose, là où avant, il n’y a avait rien, ce qui en fait un marqueur du temps. Du fait de son surgissement soudain cette chose en question éveille des émotions d’émerveillement et d’effroi. Survivre à ses peurs et à ses désirs, gérer les émotions qui en découlent, comment ces motivations fondamentales s’organisent-elles dans le temps pour rendre possible l’acte de création? La vertu de la répétition, de l’apprentissage à la maîtrise en passant par l’abandon Transformer la matière induit des étapes successives et cycliques. L’analyse et l’observation de l’état des choses («écouter» ou «lire» le tissu), conduit à une action menée par des gestes qui nécessitent justesse et précision, qualités qui ne s’acquièrent que par l’expérience et donc par l’erreur. C’est le renouvellement incessant de ces gestes qui permet de réduire l’erreur. La pratique qui prête attention aux erreurs accroît la confiance: en effet, dès que l’on peut faire quelque chose correctement plus d’une fois, l’erreur cesse de terroriser. De même, en faisant survenir quelque chose plus d’une fois, j’obtiens un objet à méditer: les variations permettent d’explorer le même et la différence. Loin d’être une simple répétition, la pratique tourne au récit, les mouvements s’enracinent toujours plus profondément dans le corps et j’avance pas à pas vers une plus grande technique jusqu’à ce que des compétences complexes s’enracinent et deviennent un savoir tacite aisément accessible. Répéter pour devenir la matière en devenir Lorsque je suis concentrée sur ma pratique, à tirer des leçons de la répétition, la conscience de mon corps à la tâche glisse vers l’outil que je manipule (machine à coudre, épingle, fil, ciseaux) puis s’étend progressivement vers la matière même en transformation. Pour décrire cette expérience Maurice Merleau-Ponty appelle «être de chose» dans «Phénoménologie de la perception» , ou le philosophe Michael Polanyi parle de «conscience focale». Je deviens matière, ou plus justement la matière en devenir, et c’est cette anticipation qui permet de produire le geste juste, le-quel donnera un nouvel état à la matière, nécessitant un nouveau diagnostique, poussant plus loin l’anticipation et ainsi de suite. L’ennui ne pointe pas dans cette pratique, il n’ y a même rien de plus élémentaire, ce phénomène porte le nom de rythme. Je m’oublie donc moi-même dans cette pratique, ou peut-être serait-ce plus exact de dire que je travaille alors dans un monde libéré de l’opposition dualiste entre dextérité et maladresse et que ceci à pour conséquence de pouvoir m’oublier. Grâce à la dextérité acquise par la répétition, je ne suis pas lasse, mais en éveil parce que j’ai acquis une technique d’anticipation. Cette anticipation se vit de l’intérieur non pas comme un futur proche, mais, parce qu’elle est régie par un rythme, comme un éternel maintenant. Lâcher prise, abandonner le temps Toute la difficulté de ce processus soumis aux aléas de la chose en train de se faire résulte dans l’appréciation du temps. Le plus souvent, j’estime le temps que demandera un travail; mais les contraintes matérielles m’obligent à des révisions. L’erreur pourrait consister à croire que je peux accomplir la tâche rapidement. En fait, je dois arrêter de combattre le temps linéaire en suspendant temporairement mon désir d’achèvement. «La conscience a pour véritable conséquence d’imposer la notion de temps à un univers qui, lui, est immuable.» Buckminster Fuller La vie des choses, l’inachèvement et le vieillissement Un objet ainsi créé est donc porteur d’une mémoire. Une veste structurée selon un «fil de fronce» dans lequel je me suis projetée pour ressentir lignes de tensions et lignes de flottement du vêtement résulte de la somme des gestes qui lui ont donné vie et sens, et porte ainsi une trace de mon esprit à l’initiative de ces gestes. Passions, rêves, doutes, peurs, rencontres... peuplant mon imaginaire trouvent leur prolongement dans la matière. Riche de ce récit, on peut se demander si un vêtement est vraiment achevé? L’usage qui en est fait va faire se poursuivre, certes à un autre rythme, sa transformation. Or, un fait que l’on peut communément observer dans notre culture occidentale est que le vieillissement des objets est quasiment aussi insupportable que le vieillissement des êtres humains (on confère aux objets qui nous entourent les qualités humaines qu’on souhaiterait posséder, la publicité illustre assez largement ce propos). On veut exclure la possibilité d’être confronté à une quelconque défaillance qui pourrait survenir avec l’usage, voire on refuse toute trace d’un usage. Par ailleurs, le schéma d’avancement en boucles énoncé ci-dessus, est remplacé aujourd’hui par un schéma linéaire générant la production massive d’objets non enrichis par ce processus. Le temps de recherche c’est-à-dire, le luxe de l’abandon momentané de la finalité a été remplacé par une production massive qui s’auto-régule par la sélection a postériori. L’erreur reste inéluctable, elle est même multipliée à grande échelle, mais est niée, bradée ou refoulée, reléguée à l‘état de déchet. Comment résister aux schémas dominants qui incitent à un choix a posteriori de l’action et érigent la notion de rupture comme valeur fondamentale? Comment s’abandonner à une perte de finalité pour pouvoir accueillir ce qui survient? Quelles formes intéressantes la compression du temps dans notre société peut-elle générer en dépit d’un appauvrissement général des objets qui nous entourent? Telles sont les questions que je me pose aujourd’hui en tant que designer. Marie Labarelle vitrine en ligne: http://marielab.canalblog.com voyage de Paris à Java: http://parisjava2009.canalblog.com